CINÉMATOGRAPHE 

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Glauber ROCHA
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Antonio Das Mortes (A Dragão da Maldade contra o Santo Guerreiro) Brés. VO couleur 1969 95' ; R., Sc. G. Rocha ; Ph. Alfonso Beato ; M. Marlos Nobre et le folklore de Minas ; Mont. Eduardo Escorel, G. Rocha ; Pr. Mapa Filmes ; Int. Mauricio do Valle (Antonio das Mortes), Odete Lara (la Beata), Othon Bastos (le professeur), Hugo Carvana (Matteos), Jofre Soares (le coronel), Lorival Pariz (Coirana) et la population de Milagrès.

   Dans le Nordeste brésilien, le tueur de Cangaceiros Antonio das Mortes est engagé par le commissaire Matteos pour le "coronel" Horacio, grand propriétaire terrien aveugle. Il s'agit d'éliminer le Cangaceiro Coirana, qui, à la tête d'une bande famélique d'où se détachent les figures d'une "Beato" (sainte) vêtue de blanc, et d'un Noir tout en rouge, exige la réforme agraire. Matteos est l'amant de Laura, l'épouse d'Horacio, une ancienne prostituée. Serviteur de la classe dominante, il fréquente pourtant un professeur aux idées révolutionnaires. Antonio a déjà tué en 1938 le héros légendaire Lampião et deux ans plus tard le dernier Cangaceiro, Corisco "le Diable blond". À douter de l'existence de survivants du "Cangaço" après si longtemps il se questionne et problématise les enjeux, se rappelant avoir estimé ses victimes (Lampião est appelé "son miroir") qui le lui rendaient bien. Il n'accepte du reste nul salaire au contrat. 
À la suite d'un combat singulier, Antonio blesse mortellement de son sabre Coirana. Il en demande pardon à la sainte, qui en réponse prophétise la guerre éternelle.
   Horacio engage le mercenaire Mata Vaca et sa bande pour se protéger maintenant d'Antonio et éliminer les compagnons de Coirana. Laura et Matteos ont été surpris ensemble. Ils doivent périr de la main des mercenaires, mais Laura sauve sa tête en poignardant à mort Matteos, car il n'avait pas eu le cran de tuer son mari. Cependant, Coirana expire. Antonio l'emporte sur ses épaules et le dresse contre un arbre dans la nature aride, tandis que, non loin de là, le professeur et Laura tentent de s'accoupler sur le cadavre de Matteos malgré le curé qui tente de s'interposer. En parallèle, la bande de Mata Vaca décime les gens de Coirana mais épargne le Noir et la sainte. Celle-ci tend à Antonio son fusil et son chapeau pour qu'il accomplisse son nouveau devoir, tandis que le professeur se munit des armes de Coirana empruntées au cadavre. Accompagné par une ballade extradiégétique à la gloire de Lampião, Antonio et le professeur retranchés dans l'église affrontent Mata Vaca et ses hommes, en présence d'Horacio et de Laura, qui porte le deuil. Le Noir monté sur un cheval transperce de sa lance Horacio, dont la clique est décimée. Mais Laura est touchée. Elle meurt dans les bras du professeur, pendant que, tenant par la bride le cheval monté par la sainte et le Noir, le curé tourne autour d'Antonio. Celui-ci s'éloigne et part solitaire sur la grand route au son de la complainte qui commente sa propre vie.

   C'est une fête sanglante et mystique où se mêlent histoire et fiction, politique et poésie, profane et sacré, réalisme et imaginaire. Mélangeant et confondant les catégories, un souffle dionysiaque déstabilise les valeurs offertes à une réévaluation qui se concrétise par la reconversion du mercenaire Antonio das Mortes. Le concours de toutes les forces de l'esprit est requis pour renverser l'ordre injuste. Esthétique et spiritualité sont jetées pêle-mêle dans le plateau de la balance.
   L'histoire des Cangaceiros, ces bandes armées qui parcouraient la région semi-aride du Nordeste au XIX
e siècle, est ici réécrite pour la bonne cause. Sous la forme de complaintes accompagnées à la guitare, le folklore légendaire témoigne d'une tradition populaire suggérant une puissance disponible. Le monde des déshérités, esclaves (qu'emblématise le Noir) et prostituées en tête, compose les véritables forces vives car il n'a rien à perdre, et rien à gagner au statu quo ante : le discours de Coirana emprunte une forme poétique unissant des contraires tels que sainteté et prostitution.
   Le combat avec Antonio das Mortes ressemble à un jeu, avec ses règles strictes, reconnues par tous mais échappant au jeu social dominant. Témoignant d'une recherche plastique de pureté, la composition des lignes et des couleurs du plan, affirme une géométrie mystique de la vérité comme mode d'espérance. Les plans trop serrés de la foule dansant engendrent un système du décadrage valorisant le potentiel physique humain. À faire valoir la simultanéité, la dislocation de la durée au montage remplace la causalité chronologique, instrument de la loi du plus fort, par la réalité diffuse du désir et de la volonté. Les étranges gestes rituels de la sainte, les chants et les danses en apparence indifférents au drame de l'agonie de Coirana, relèvent d'un autre monde de l'esprit, sur lequel les intérêts de ce monde n'ont pas prise.
   En bref un puissant tempérament fait feu de tous bois dans un jeu narratif flamboyant et multiforme, mais qui doit beaucoup à des concepts esthétiques subordonnés à la représentation
(1). Malgré la beauté de la cause sociale voire le savoir-faire cinématographique en termes de montage, d'éclairage, de jeu des teintes, de mouvement d'appareil et de prise de son, cette réalisation se réclamant du Cinema Novo, se définit dans une forme d'imagination qui semble méconnaître la valeur des ressources profondes de la pellicule.
   Plus expérimental qu'artistique
(3), il donne à voir et à entendre la littéralité d'un cri collectif. Ce faisant il manque la ressource proprement filmique du jeu symbolique(2) sous-jacent, mieux d'écriture, lié à la mise en œuvre au-delà du signifié des propriétés du langage cinématograhique. 10/04/05 Retour titres